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Interview de Philippe Herbet, photographe migrateur

Photographe professionel de talent, Philippe Herbet a puisé toute sa richesse artistique à travers ses voyages, qu’il multiplie depuis des années, tout comme ses expositions, qui permettent aux spectateurs d’apprécier eux aussi, dincroyables images capturées dans l’instant auxquelles cet artiste a donné la vie éternelle. Depuis notre rencontre à Biarritz, j’ai suivi ses pérégrinations jusqu’à ce qu’il accepte de se prêter au jeu d’une interview pour mon petit blog…

Depuis quand pratiquez-vous la photographie?

« Je pratique la photographie depuis une vingtaine d’années. Durant mon adolescence, je faisais déjà des photos avec un petit Instamatic, je ramenais des « traces » de mes promenades dans la banlieue où j’habitais. »

source: Philippe Herbet

Vous voyagez beaucoup avec votre appareil photo…d’ou vient cet engouement pour le voyage?

« Je crois que c’est mon appareil photo qui m’emmène en voyage… Bien-sûr, il y a une enfance solitaire, Tintin me permettait de m’évader. Les atlas de géographie, les cartes routières aussi, je les regardais pendant des heures, imaginant des itinéraires et même, le soir dans mon lit, je simulais la conduite d’un véhicule m’enfuyant tantôt vers l’est, tantôt vers le sud. »

source: Philippe Herbet

Chez vous, quel est le plus grand voyageur ? L’homme ou le photographe?

« Comme je l’ai dit dans la question précédente, c’est le photographe. Et je dois avouer que si je n’ai pas de but photographique, je ne voyage pas ! Donc, oui, c’est le photographe, même s’il y a tous mes rêves d’enfant… Oui, c’est la photographie qui m’a permis de m’évader. Enfin, il y a un homme derrière le photographe, un homme à la fois émerveillé et désespéré par le monde.« 

source: Philippe Herbet

Quels sont vos critères de sélection quant au choix de vos pays?

« Un rhizome se déploie horizontalement sous la terre, se ramifie et forme une multiplicité de racines, de radicelles, de noeuds. Le bambou, le gingembre, le galanda, la fougère, l’igname, la pomme de terre ou encore l’asperge sont des exemples de plantes rhizomateuses. Mes recherches se déclinent sur cette idée du rhizome, une façon de se mouvoir, de se multiplier, de croître sur un territoire et aussi d’être à la recherche de racines. C’est aussi une quête identitaire où j’interroge le monde, qui sommes nous, nous les humains?

À partir de points de départ intimes, fictionnels et géographiques, au fil des années j’ai fait pousser un Rhizome oriental dans l’axe Europe/Russie/Extrême-Orient. Ainsi, attentif aux signes sur le chemin, je me suis mis à parcourir des géographies intimes, à écrire la chronique de mes propres fictions, à observer le monde du point de vue du papillon, à photographier l’étrangeté, sa singularité, sa beauté aussi. Ma façon de photographier est « directe », sans effet et sans artifices. Je me focalise sur les scènes de rues qui se font et se défont, les portraits de mes rencontres, les paysages liés à l’errance. »

source: Philippe Herbet

En général, combien de temps passez-vous dans un pays pour réaliser un projet photo?

« Au niveau de l’ex-Union Soviétique, voilà une douzaine d’années que j’y fais de multiples allers et retours, cultivant ainsi le Rhizome dont je parlais tout à l’heure. Les séries sont liées les unes aux autres par ce que j’appelle mon Rhizome, une « est donc un fragment. Une série comprend souvent entre 6/7 voyages, mes voyages durent entre 3 et 6 semaines.« 

source: Philippe Herbet

Comment vous y prenez-vous pour capturer les atmospheres? (mode de vie sur place, rencontres…vie intuitive..)

« Je marche énormément en rue et je me laisse guider par une espèce d’intuition. C’est un vagabondage, une errance… j’utilise aussi beaucoup les transports en commun… bus, trains. Je voyage seul et suis dans un état d’ouverture par rapport au monde et disponible aux rencontres. J’aime les rencontres du hasard. »

source: Philippe Herbet

Vos portraits ont beaucoup de caractère. Comment avez-vous réussi à capter ces regards?

« Chaque portrait est une rencontre unique et je fais sentir cela aux personnes que je photographie, pour moi, c’est comme si ma vie en dépendait! Ce sont pratiquement des histoires d’amour en miniature. Comprenons-nous bien, il y a chez moi beaucoup de respect pour ces femmes et hommes dont je fais le portrait, beaucoup de douceur.
Mon appareil de photo est ancien et lui aussi contribue à la confiance entre la personne photographiée et moi. »

source: Philippe Herbet

Un de vos meilleurs souvenirs de voyage ?

« Il y en a beaucoup… Je vous livre un récent : cela se passe au Daghestan, une république du Caucase de la Fédération de Russie. Le Caucase est une région explosive avec des enjeux liés aux couloirs de l’énergie, conséquemment un terrain « d’affrontement » entre Russie et puissances occidentales, une islamisation par des groupes extrémistes voulant créer un sultanat du Caucase où serait appliquée la Charia. Les attentats, les enlèvements sont habituels.

Dans une rue pentue de Derbent, près de la vieille mosquée chiite où, par hasard, j’avais déjeuné en compagnie de jeunes, j’avais rencontré un homme d’une trentaine d’années vêtu d’une chemise cintrée, d’un pantalon beige bien coupé avec, à la ceinture, une arme de petit calibre. Il m’avait envisagé avant d’engager une petite conversation et, sans autre forme de procès, il m’avait emmené avec son frère (appelé pour la cause) dans une somptueuse Mercedes classe S voir quelques « curiosités ». A un moment, la voiture est entrée lentement dans un cimetière où nous attendaient trois barbus, que j’imaginais volontiers être mes futurs ravisseurs. Je voulais de l’aventure…

Nous sommes descendus de la limousine, nous nous sommes salués avec gravité et mon camarade au revolver m’a dit d’entrer dans un enclos entouré de murailles très épaisses. Dans cet enclos, il y avait une quarantaine de tombes, pratiquement entassées, celles des premiers frères qui auraient connu le prophète Ali et auraient introduit l’Islam en Russie. Sur ce, mon ami m’a laissé avec l’un des barbus, Ahmet, celui dont le front était marqué par les innombrables prostrations de ses prières. Ensuite, j’ai entendu la Mercedes partir dans un bruit feutré. Alors que je pensais ma dernière heure arrivée, Ahmet m’a demandé de faire son portrait.« 

source: Philippe Herbet

Des photographes qui vous inspirent…

« Même si on ne peut pas parler d’influence, j’aime des photographes comme Walker Evans, Robert Frank, August Sander, Henri Cartier-Bresson, Josef Sudek, Diane Arbus, Rinko Kawauchi, Saul Leiter, Raymond Depardon… Je sens une double influence, entre une certaine forme de reportage très subjectif et des démarches plus personnelles,
intimistes. »

1« Rhizome oriental, un voyage en ex-URSS », Husson éditeur, Bruxelles, 2008
2« Made in Belarus », Le Caillou bleu, Bruxelles, 2010



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